Dépoussiérer l'assurance vie, le défi de Lidix | Itw de sa CEO, Annabelle Delestre

Sarada Nourby
Rédigé par Sarada Nourby
17 juin 2022 - 9 minutes

L’assurance vie, un monde poussiéreux ? C’est le constat fait par Annabelle Delestre lorsqu’elle découvre le secteur. Ambitieuse et passionnée par l’innovation, celle qui a assisté à l’émergence du phénomène fintech dans les années 2010, décide alors de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Ainsi, en 2019, Lidix (acronyme pour Life Insurance Digital Experience) voit le jour. L’objectif de la startup est d’utiliser le digital et l’IA pour optimiser la gestion des successions. Une solution qui tombe à point nommé, à l’heure où l’ACPR a sanctionné plusieurs groupes d’assurance pour des contrats en déshérence. Rencontre avec une femme déterminée qui a fait de l’assurance vie son cheval de bataille !

« La simplification de l’assurance vie n’est pas une option ! »

Bonjour Annabelle, tout d’abord, pouvez-vous commencer par vous présenter ?

Bonjour ! Alors en matière académique, j’ai une formation en sciences humaines et philosophie, et en économie avec Sciences Po Paris économie et finance. Durant mon parcours professionnel, je suis passée par la banque et la gestion d’actifs avant de rejoindre le monde de l’assurance vie chez AG2R La Mondiale. Mon parcours est essentiellement tourné autour du marketing, de l’innovation et de la finance. Mais j’ai également été administratrice d’un théâtre à la cartoucherie de Vincennes et je suis encore trésorière d’une association. J’ai mené de nombreux projets numériques au sein de grands groupes avant de me lancer dans l’entrepreneuriat avec Lidix.

Qu’est-ce que Lidix ?

Aujourd’hui l’assurance vie, c’est le placement préféré des Français, avec des encours qui frôle les 2 000 milliards d’euros. Pourtant, la gestion des bénéficiaires reste terriblement fastidieuse. C’est encore beaucoup de papiers et des process à l’ancienne. D’ailleurs le régulateur vient de prononcer plusieurs sanctions à l’encontre de groupes d’assurance pour des contrats en déshérence. Alors, avec mon associé Bruno Urvoy, nous avons entrepris de dépoussiérer tout ça. Notre vision depuis le départ, c’est que la simplification de l’assurance vie n’est pas une option et qu’elle passe nécessairement par une meilleure expérience utilisateur, l’utilisation de la data et de l’intelligence artificielle. Et pour être dans la course aujourd’hui, il faut être centré utilisateur.

Et donc, on a mis au point une méthodologie pour réécrire les processus métiers, les transformer en data et en algorithmes, pour remplacer tous ces documents et formulaires papiers et PDF A4 traditionnels. Et cette méthodologie transverse, elle est incarnée par les 3 associés de Lidix : Bruno Urvoy, mon associé à la direction de projet qui s’occupe de l’UX et de la communication, Jean-François Couïc à l’IT, et moi-même pour la partie métier et stratégie.

L’IA a une place primordiale pour vous. Pourquoi cela et quelle en est votre utilisation chez Lidix ?

Quelle est la réelle plus-value de Lidix ?

Un de nos premiers clients nous a fait remarquer que certains des bénéficiaires ne souhaitaient pas utiliser notre solution pour compléter le dossier (soit des personnes très âgées, pas de smartphone ou pas de connexion, etc.). Dans ce cas-là, on pensait que l’ancien modèle primerait, alors que non ! Le client nous a dit qu’il voulait quand même utiliser Lidix pour préparer, envoyer et suivre le dossier.

Son objectif était d’éviter d’avoir un Excel de suivi en parallèle, et qu’il puissent tout piloter dans notre tableau de bord. Celui lui permettait dès lors de visualiser l’activité et de calculer automatiquement tout ce qui est délai et reporting. Ça montre que notre solution, c’est pas seulement de la digitalisation au sens classique de scans, workflow, etc., mais une réinvention du processus. Et que ça peut aller aussi dans le sens de l’inclusion ! Le travail de l’assureur est facilité et c’est bénéfique pour le bénéficiaire qui ne recevra pas un dossier standard avec des dizaines de pages qui ne le concerne pas.

Quel est votre business model ?

On est sur un business model de plateforme SaaS. Une fois qu’on est en phase de production avec les clients, il y a un abonnement mensuel par collaborateur ainsi qu’un tarif au dossier. Tout ça est dégressif en fonction de la volumétrie et en amont, il y a une phase au forfait sur la partie process et intégration du process dans l’écosystème du client. 

Parlez-nous du site mesbeneficiaires.fr ?

Ce site, on l’a lancé fin 2019, quand on est arrivé au Swave, l’incubateur de Paris&Co. Il permet aux particuliers de renseigner leur contrat d’assurance vie, retraite et prévoyance. Il les relie ensuite avec les bénéficiaires en précisant les liens de parenté et les coordonnées. L’intérêt de ce service est de prévenir la déshérence. Mais c’est surtout une vitrine qui nous permet de montrer nos outils et de trouver des prospects. C’est un genre de labo sur lequel on peut interagir avec des particuliers. Il nous permet de mieux comprendre leurs besoins. C’est un site gratuit avec des milliers d’utilisateurs.

Quel a été votre plus gros défi ?

En un mot : la synchronisation ! Synchroniser le développement des équipes avec la croissance de l’entreprise, synchroniser le temps court d’une startup avec le temps long des grands groupes. En France, on a une difficulté particulière avec l’amorçage aussi bien d’un point de vue financement que du côté de la création de relation commerciale. Contrairement aux USA par exemple, nous, on a cette « culture du rétroviseur », où on nous demande d’avoir déjà fait des choses avant. Autrement dit, si on accréditait cette thèse, on ne pourrait jamais rien faire de nouveau.

« On a le sentiment que le temps de l’Open Insurance est arrivé ! »

On a beaucoup parlé de la rivalité entre les insurtechs et les grands groupes. Qu’en est-il réellement ?

Justement, en parlant de ces insurtechs, on a d’un côté des startup qui lèvent des fonds impressionnants et de l’autre des « stars » comme Lemonade et Policygenius se mettent à licencier. Que pensez-vous du marché actuel de l’insurtech ?

On a atteint des valorisations très élevées et c’est quand même un peu illusoire. Si le business n’est pas au rendez-vous du chiffre d’affaires de la rentabilité, ça ne peut pas intéresser un actionnaire ! C’est plus facile de dépenser de l’argent que d’aller chercher du revenu que ce soit en B2B ou en B2C. 

« En primaire, les filles ont des licornes partout, mais par contre après, les licornes, c’est les garçons qui s’en emparent ! »

Selon vous, dans 10 ans, comment ça se passera dans le secteur de l’assurance et en particulier de l’assurance vie ?

Ce qui est sûr, c’est que la transformation digitale va continuer, et même s’accélérer même si elle va être encore longue. D’un autre côté, on a aussi l’arrivée d’une nouvelle génération, les millennials, qui deviennent épargnants et collaborateurs. Le risque demain, ça serait d’avoir un écart entre l’offre et la demande pour les structures qui seraient trop conservatrices. On a des usages qui évoluent trop vite et des nouvelles générations qui n’achètent plus du tout comme leurs parents. 

Elles ont envie de choisir d’elles-mêmes. Elles veulent de la rapidité et de la simplicité et n’ont plus forcément ce besoin d’aller dans des agences. Et aujourd’hui, on remarque de plus en plus une certaine porosité entre les codes de communication des insurtechs et de l’assurance traditionnelle. Cette dernière a compris qu’elle avait besoin de se réinventer pour durer.

Et donc dans 10 ans, je crois que les usages, les interfaces, les IHM (interactions homme-machine) vont énormément évoluer. On va déjà passer du web au smartphone, qui n’est pas encore déployé partout aujourd’hui. Et là, on est en train d’arriver à une nouvelle étape qui est toute la partie immersive du web3.

Justement, en ce moment, on parle beaucoup du web3, de crypto… Pensez-vous que cela à un rôle à jouer dans l’assurance ?

C’est sûr que ça va arriver ! Et en amont de tout ce qui est crypto, il y a quand même le sujet de la blockchain. Un sujet fondamental qui entraîne vraiment des grands changements en termes d’organisation. C’est difficile d’imaginer tout ce qui va se passer. Je pense que ce métavers pourra remplacer le web 2.0, comme le web 2.0 a remplacé le web historique. On va avoir un monde immersif qui représente une évasion par rapport au monde réel, qui est contraint par la physique. En même temps, ces 2 mondes communiquent déjà. 

Donc, il va y avoir plus d’activités et de business dans le métavers et on peut imaginer que les interactions y seront plus vivantes que dans Teams, Zoom ou Snapchat. Et pour l’assurance, ça peut être un terrain de jeu incroyable parce que ça permet de simuler des situations qui sont plus difficiles à expliquer par des mots ou par des textes. Par contre, je ne suis pas sûre que dans le métavers, les clients auront envie de lire des conditions générales !

Vous êtes une femme à la tête d’une entreprise dans la tech. Ce combo, c’est un peu un mythe dans le secteur. Pourquoi pensez-vous que les femmes se fassent aussi rares dans le milieu ?

On a un manque criant de parité. La prise de conscience, elle a été lente, mais elle est en plein développement en ce moment. Récemment, plus de 100 startups ont signé le pack parité de la mission FrenchTech. C’est un signe d’espoir. Mais on vient de très loin, car quand on regarde l’un des 100 engagements, c’est d’atteindre, dans 3 ans, 20 % de femmes dans les conseils d’administration, et 40 % dans 6 ans. On est très, très bas ! 

Et du côté des études, c’est la même chose. Les femmes représentent moins de 20 % dans le domaine des sciences et des technologies en Europe ! Il faut commencer à sensibiliser les filles dès l’école. Parce qu’en primaire, les filles ont des licornes partout mais par contre, après, les licornes, c’est les garçons qui s’en emparent ! Le problème pour moi, c’est que c’est un stéréotype de genre. Depuis que la tech a le vent en poupe, le secteur est devenu beaucoup plus masculin, car il était porteur de pouvoir et d’argent. Les femmes, elles, s’auto-censurent dans leurs études et leurs ambitions. Aujourd’hui, il faut aller les chercher, ces femmes dans la tech puisqu’elles ne candidatent même pas !

Lidix surfe aujourd’hui sur cette vague de l’innovation et compte bien en profiter puisqu’elle est, pour le moment, seule à proposer cette solution. Et d’ailleurs Annabelle nous l’a confié : son ambition est internationale, depuis le début !

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