"L'insurtech ? Que de la hype !"

Alexandre Pengloan
Rédigé par Alexandre Pengloan
14 octobre 2021 - 4 minutes

Le plan était méticuleusement préparé. Alors que l’immense majorité de l’audience arborait le désormais incontournable combo jean-sneakers, il a débarqué sur scène avec la ferme intention de se démarquer. Sa chemise blanche à manches longues fièrement portée, son pantalon de costume bleu marine parfaitement repassé et ses chaussures noires impeccablement briquées préparaient le terrain à la punchline. Evan Greenberg a alors lâché sa bombe : « L’insurtech ? Ce n’est que de la hype ! », a-t-il lancé à l’adresse d’un public interloqué.

L’histoire, qui nous est contée par le journaliste américain Mark Hollmer, se déroule le 8 octobre dernier à Las Vegas. Elle met en scène, donc, Evan Greenberg, CEO du puissant Chubb, et le panel de professionnels présents au ITC Vegas, grand-messe de l’innovation dans l’assurance. Alors que la tendance de fond semblait pencher vers une vision n’opposant plus systématiquement groupes traditionnels et acteurs émergents dans l’écosystème assurantiel, il apparaît qu’elle ne soit pas encore partagée par tout le monde. Le timing interpelle, et Greenberg a clairement souhaité faire passer un message fort en enfilant son costume de grand méchant de service, imposant et intimidant façon Darth Vader.

« L’assurance, c’est l’art et la science de la prise de risque. Le reste, c’est pour s’amuser »

Pour bien comprendre, décryptons le discours du patron de Chubb, et méfions-nous des apparences. Derrière sa barbe blanche taillée avec toute la tatillonnerie qu’exige sa fonction, Evan Greenberg n’est pas l’archétype de l’assureur coincé au siècle dernier dans lequel on voudrait bien l’enfermer. Il conçoit même volontiers que la technologie « est en train de bousculer le secteur de manière très sérieuse » et qu’il a bien un plan de « transformation culturelle » pour permettre à son entreprise d’embrasser le grand virage digital.

Toutefois, et c’est là le point clé de son argumentaire, il n’envisage pas la tech comme un « game changer » déterminant pour l’industrie. « L’assurance, c’est l’art et la science de la prise de risque. C’est le cœur du réacteur. Tout le reste, c’est pour s’amuser, ou pour soutenir cela », a-t-il ainsi asséné avec force. Et d’argumenter sa diatribe à l’encontre des nouveaux acteurs : « Les insurtechs – mais aussi les assureurs historiques – peuvent utiliser la technologie pour améliorer des maillons de la chaîne, comme l’expérience client, l’usage de la data, etc. Mais de là à changer fondamentalement la nature de la prise de risque ? Non, non, pas du tout ! »

Le côté obscur de la Force ?

Il est pour le moment difficile de donner raison ou tort à « Evan Vader ». Personne n’est en mesure de dire où se situera, demain, Chubb, dans un univers de l’assurance en pleine effervescence. Les mastodontes ont pour eux l’expérience et les reins solides. Il ne faut par ailleurs pas les sous-estimer. Leur retard supposé en matière d’innovation est tout relatif. La prise de conscience d’une nécessaire transformation a fait son chemin, et nombre de ces groupes se donnent les moyens, financiers et humains, d’embrasser eux aussi les possibilités offertes par la révolution technologique. Sans compter qu’ils pourront demain, si besoin, acheter les savoir-faire qui leur font défaut.

D’aucuns vont cependant interpréter la posture et le ton d’Evan Greenberg, clairement hostiles, comme la manifestation d’une certaine crainte. Jamais, dans son histoire séculaire, l’assurance n’avait connu de tels bouleversements, avec une ouverture vers un monde de possibles complètement inédit. L’éclosion d’une bulle insurtech extrêmement dynamique, avec des jeunes pousses qui nous surprennent tous les jours sur les nouvelles potentialités, en est un témoignage puissant.

Et lorsque l’on parle d’une intelligence artificielle capable de prédire le risque de manière si fine qu’elle bouleverse complètement l’économie du contrat d’assurance, n’est-on pas là aux prémices d’un changement profond du paradigme assurantiel jugé immuable par le boss de Chubb ? Le débat est en tout cas brûlant, et accouche d’une question : professionnels de l’assurance, allez-vous, dès demain, devoir choisir votre camp ?

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